Paléontologues
Comment je suis devenue paléontologue ?
Ca n’a rien à voir avec le papy boom qui gangrène nos files actives, mais avec l’âge qu’on prend, nous et nos vieux D.E reconnus bac+2. Avec nos fesses qui rident sous les coups de martinet de ces nouveaux entrepreneurs du social, qui ne connaissent les personnes s’adressant aux services sociaux qu’à travers des graphiques entraperçus sur des slides projetés en COSTRAT.
Le travail social évolue tellement vite, que t’as pas le temps de le voir venir. Un matin t’es à la pointe du style avec ton look Assistante Sociale « crado-chic » et le soir même t’es has been et déplacée parce qu’on est entrés à l’ère « unique ».
Formulaire Unique, Référent Unique, Procédure Unique, Numéro Unique, Guichet Unique, Accueil Unique, Pensée Unique.
Bah ouais, ils sont pas cons là-haut : puisque 115 c’est beaucoup et pas efficace, autant faire Unique.
C’est quand même bizarre que toutes ces procédures standardisées, qui sont à des années lumière de permettre de s’adapter aux personnes et à leur unicité, soient nommées « Unique ». Mais bon, ce n’est que mon petit avis d’agent de terrain et on me l’a pas demandé...
Par contre, le mec qui a décidé de faire des réorganisations compliquées-et-sans-moyens pour tout uniformiser-même-si-c’est-pas-adapté « e que s’apelioro "unique" », crois-moi qu’il a eu une pure prime de fin d’année, LUI ! Son Powerpoint a reçu une standing ovation et il a eu droit à un verre de jus d’orange du budget convivialité de la direction (celui que tu peux boire les yeux fermés sans douter de sa date de péremption).
Puis : Retro-planning -> Groupe de travail simulant la concertation -> COSTRAT->COPIL->COSUI->CO-mmencement des emmerdes.
Un météorite de projets, de procédures, de logiciels, d’objectifs s’abat sur le Travail Social.
Puis une. Puis deux. Puis-yol.
Au bout d’un certain nombre de météorites, l’assistante sociale devient dinosaure du social. Un truc intriguant, rare et précieux qui te rappelle une époque où on travaillait sans pollution. Une époque où la qualité s’imposait avec bon sens. Une époque sans QualiPourrie.
J’ai été dans le bureau d’un dinosaure. J’ai pris des notes, pour la postérité, juste avant ce mail d’un vendredi 15h45 qui nous annonçait que le lundi suivant, le dinosaure serait déplacé au musée, derrière la « Vitrine » de l’Accueil UNIQUE.
Ce dinosaure, je l’ai nommée Cécitor Rex (mais d’autres, en raison de ses talents d’organisatrice de pots de départ, l’ont nommé Rexobert Hossein). C’est un dinosaure femelle reconnaissable aux lunettes qu’elle porte constamment sur son nez mais passe néanmoins la journée à chercher. Reconnaissable également au reste de nourriture non identifié collé quelque part entre sa lèvre et son oreille. Car si elle est toujours à la pointe du style, la Cécitor Rex répand allégrement cendres, miettes de pain ou de thon sur sa tenue qui passe de « chic » à 8h45 à « crado-chic » aux alentours de 9h04.
C’est le genre de dinosaure qui passe des jours à la recherche d’une solution de financement pour les prothèses de bras d’un réfugié ouzbek unijambiste sans droit PUMA et à grogner 3heures par jours parce que « pas de bras, pas de PUMA »... jusqu’à trouver une solution qu’elle t’expliquera 21 fois mais qu’elle seule maitrisera.
Pionnière de son espèce, la Cécitor Rex maitrise le feu à la perfection, grâce à une méthode légendaire de chapardage de briquets. Une étude réalisée par Stendhal le prouve : 86% des briqués perdus sont retrouvés après les avoir simplement réclamés à Cécitor. De même, 74% des mugs et autres tasses manquants sont retrouvés sur son bureau où l’expérience du café moisi a été poussée plus loin que nulle part ailleurs.
La Cécitor Rex doit sa remarquable survie en bureaux et administrations hostiles à une carapace-bulle inédite chez les vertébrés. Tu peux parler 15 minutes à Cécitor avant qu’elle ne te signale d’un « hein ? » typique-et-pas-super-gracieux qu’elle n’a absolument pas entendu un mot de tout ce que tu lui as dit. Parce que, bien que dépourvu d’ailes, la Cécitor plane toujours un peu, enfermée des heures dans sa carapace-bulle dont elle ne sort qu’une fois maitrisées toutes les subtilités du nouveau règlement du FSL de la Creuse.
La Cécitor est définitivement une tueuse, entrée dans la légende un été où le spécimen observé géra les doigts dans le nez l’expulsion d’une famille avec 24 enfants (vrai de vrai). Mais une tueuse au cœur d’or, qui longtemps, chaque année, allait souhaiter l’anniversaire d’une centenaire esseulée du secteur en portant à son domicile une religieuse au chocolat.
Une tueuse dont les qualités imposent le respect :
Avec son efficace humanité qui fait qu’une personne reçue par elle est une personne à la fois bien reçue, bien informée, bien prise en considération et accompagnée, respectée.
Et son bon sens qui vaut plus que des milliards de procédures.
Mais l’ère unique n’est pas l’ère de la qualité. Alors :
A l’ère où bien faire c’est bien, mais faire du chiffre c’est bien mieux,
A l’ère où le travail social valorisé est celui de « l’agent » qui applique sans penser,
A l’ère où la commande se fait sur des bornes et doit être vite emportée,
A l’ère des COSUI, COSTRAT, COPIL et autres COnneries,
A l’ère où certains cadres sans ciller te demandent de ne pas prendre trop de temps avec les gens,
De ne surtout pas trop bien évaluer, au risque – horreur - de trouver des problématiques qui demanderaient du temps pour être traitées,
A l’ère où le temps c’est de l’argent.
A l’ère unique donc, l’heure des dinosaures a sonné. Mais même mis en voie d’extinction par la direction, ils continuent – derrière leurs vitrines - de susciter l’admiration.
C’est comme ça qu’on devient paléontologues.
אתה הטוב ביות
