Charge de Travail des Services Sociaux Parisiens : La course aux Chiffres commence !
Le CASVP a présenté début mars les résultats de son étude sur la charge de travail des services sociaux parisiens.
Objectif : comparer la charge de travail des ASE des différents arrondissements selon des critères « objectifs » et « équitables ». Et comme au CASVP ils sont trois fois plus forts qu’à la DASES, ils ont été capables de te pondre en 2 mois et à 3, des données encore meilleures que la fameuse étude socio-bolinologique de la DASES (qualitatif qu'ils disaient !) sur la couverture des besoins sociaux (qui aura couté cher… pour servir à rien).
Autant vous le dire tout de suite, cette étude a eu 2/20 à l'épreuve des pratiques professionnelles du DE et 3/20 à l'épreuve de maths de 1ère. Mais il est important de comprendre comment, sur la base de cette étude "scientifique", le CASVP a décidé de créer 11 postes (ce dont nous nous réjouissons) puisque cette étude va être reproduite chaque année, ce qui promet une petite révolution dans les services sociaux parisiens désormais en concurrence dans la course aux actes pros pour sauver leurs postes...
Donc oui, c'est indigeste mais pas inutile. Mettez vous à la page, bienvenue en 2017 dans l'ère du Social-Scoring, ressortez vos calculettes, c'est parti !
Etape 1 :
Le CASVP a choisi d’utiliser différents indicateurs pour mesurer l’activité des services : ces indicateurs, pour être comparés, vont être construits autour de la base 100 (considérant que, pour chaque indicateur la moyenne est de 100, on compare l’indicateur de chaque service à cette moyenne).
L’idée de faire une moyenne est géniale. Puisque tous les services ou presque ont manifesté leur mécontentement face à leur charge de travail, il est difficile d’envisager que cette moyenne (par ailleurs construite sur des chiffres très contestables) corresponde à une charge de travail acceptable.
Les indicateurs :
(à noter que tous les indicateurs présentés ci-dessous prennent en compte les temps partiels / ont été ajustés en fonction du taux d’occupation des postes)
L’indicateur d’activité élargi :
Il prend en compte les données d’ISIS (file active, nombre d’entretiens, nombre de contrats RSA, nombre de PCH, nombre d’IPE, nombre d’aides financières). Bref, des données solides, qui permettent à minima de mesurer le travail informatique dans les différentes sections.

Sur cet indicateur, on mesure l'activité des services sociaux parisiens par rapport à la moyenne (100).
L’indicateur d’activité restreint :
Il se veut plus fiable en ne prenant en compte que les données que les services sont contraints de renseigner dans PIAF et ISIS, soit les PCH, ASE, AE et IPE (prises en charge hôtelières, aides financières et signalements). Encore une fois, un indicateur bien pensé et pas du tout réducteur pour mesurer le travail social tel qu’on le conçoit au CASVP (un usager, deux actes pros, trois clics et au suivant !).

L’indicateur de contexte CASVP
Le CASVP présente cet indicateur comme permettant de mesurer l’activité non mesurable. Ce super indicateur (qui mesure l’immesurable et résiste à la cryptonite) se base sur : le taux de pauvreté, la part des familles monoparentales et de population âgée de 75 ans et +, la part des 16-25 ans inactifs, l’indice de chômage longue durée et le taux de logements SRU.

Sur cet indicateur plus le chiffre est élevé et s'éloigne de la moyenne (100) plus les indicateurs de précarité sont importants.
Le nombre d’habitant par ASE
Cet indicateur prend en compte le nombre d’habitant par ASE indépendamment de la précarité. Il tempère le taux de précarité puisque le nombre d’habitant par ASE est inversement proportionnel au taux de précarité…

Sur cet indicateur, plus l'indice est bas, plus il y a de travailleurs sociaux par habitants.
L'indice synthétique
L’indice synthétique prend en compte les indicateurs d’activité restreint (aides financières, hôtels et signalement), l’indicateur de contexte (précarité) et le nombre d’habitant par travailleur social (soit tous les indices hormis l’indicateur d’activité élargi jugé non fiable en raison des différentes façons de renseigner ISIS).
Les indicateurs d’activité restreint, de contexte et le nombre d’habitant par ASE sont additionnés et ramenés sur la base 100, ce qui pour le CASVP permet de comparer l’activité des services

Sur cet indicateur, plus le chiffre est élevé plus la charge de travail serait importante.
Ce que l’on constate, c’est qu’en définitive, ce qui compte le plus c’est le nombre d’IPE, PCH ASE et AE (soit l’indicateur d’activité restreint). En effet, l’addition des indices de précarité et du nombre de TS/habitant donne un indice équivalent à 100 dans tous les arrondissements: ces deux taux s'annulent donc, ce qui revient à ne pas (ou presque) les prendre en compte. Si cela permet de faire remonter le score des arrondissements les plus petits et/ou les plus riches où le personnel est déjà peu nombreux, cela revient aussi à ne pas prendre en compte le taux de précarité sur les arrondissements les plus pauvres ; d’où l’écart entre les conclusions de l’étude qualitative sur la couverture des besoins sociaux produite par des sociologues de la DASES en 2016 et ceux de l’enquête PIAF du CASVP en 2017 !
La formule magique….
Une fois cet indice synthétique construit, reste à produire une formule scientifique permettant de dire combien de postes doivent être créés. La formule retenue (effectif réglementaire x indice synthétique/100) permet de calculer le nombre de postes manquants pour permettre aux arrondissements dont l’indice synthétique est au dessus de la moyenne, de retrouver un indice dans la moyenne.
Exemple avec le 10ème, dont l’effectif réglementaire est de 30 ASE et qui a un indice synthétique à 105 : 30 x 105/100 = 31,5. Il faudrait donc créer 1,5 poste (oui mais y’en aura qu’un).

11 créations de postes sont prévues dans 5 arrondissements.
L'absence de prévision de création de poste dans les 13 et 20ème arrondissement questionne ou conforte les interrogations sur la méthode : le taux de précarité n'est pas pris en compte ("annulé" par le nombre d'habitants par travailleur social) et rien ne mesure les difficultés des professionnels (pas d'indicateur RH), deux "gros" arrondissements réputés difficiles/ en difficultés restent sur le carreau.
Pourquoi on dit non ! (ou plutôt "oui mais non")
On pourrait passer des heures à trouver/détailler les failles de la formule utilisée par le CASVP, mais cette étude ne fait que démontrer (à ceux qui en ont encore besoin) la difficulté d'objectiver ce qui touche au travail social et donc par extension, à l'humain.
Ce qui nous inquiète dans cette étude, c'est d'une part, la disparition du travail social au profit des "actes pros" et, d'autre part, la mise en concurrence des services sociaux. En présentant cette étude, en fournissant les chiffres et en annonçant que cette étude sera reconduite chaque année, le CASVP lance les services sociaux dans une course au chiffre pour sauver leurs postes.
D'autre part, ne nous y trompons pas : la formule utilisée par le CASVP pour calculer le nombre de postes à créer peut facilement être retournée en formule permettant de calculer le nombre de postes à supprimer !
Enfin, le CASVP envisage d'affecter les 11 postes créés à l'ESI (équipe des "volants" habituellement chargée des remplacements): on peut donc craindre que ces postes ne soient jamais stabilisés sur les services auxquels ils sont affectés mais remis en jeu chaque année en fonction des résultats du concours aux actes pros !
C'est pourquoi le SUPAP FSU conteste, non pas la création de ces 11 postes (quoique nous pensons que l'administration - qui a très rapidement cédé sur ce point - peut mieux faire) mais sur la méthode (douteuse) et ses dérives prévisibles.
Lorsque nous demandons des effectifs (les moyens d'être humains), nous le demandons pour garantir la qualité de service rendue aux usagers, préserver le sens de nos pratiques et non pas que celles-ci soient réduites à des "actes pro" ! Nous ne voulons pas de course aux chiffres, pas de mise en concurrence des services, pas de perte de sens supplémentaire...Et nous pensons que c'est aujourd'hui, dès la 1ère "étude" que nous devons nous opposer à entrer dans un système pervers et nuisible au travail social.
Des postes : OUI !
Des études d'objectivation annuelle à la con : NON !
